Une rage envers les monuments

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La destruction volontaire des monuments est un acte aussi ancien que le temps où l’homme a été en mesure de bâtir des monuments. Les quinze dernières années constituent en cela une incroyable escalade dans la désacralisation de grands ouvrages architecturaux – de la démolition des statues de Bouddha deux fois millénaires à Bamiyan, par les talibans, au crash des avions sur le World Trade Center, en passant par la dévastation des bibliothèques et musées en Irak et en Égypte. Au cours de ces dernières semaines, les rebelles du Nord-Mali, armés de haches, de pelles et d’autres armes, ont détruit des monuments constitutifs du riche patrimoine culturel et religieux malien, dégradant jusqu’à la porte d’une mosquée du XVe siècle, à Tombouctou.

Ces destructions, qualifiées de « profanes » ont provoqué une très forte indignation. Vivement condamnées, elles ont même été qualifiées de « crimes de guerre ». La destruction du patrimoine culturel et religieux, garant des valeurs spirituelles d’un pays qui est souvent considéré comme un modèle de démocratie dans sa région, a été énormément médiatisée. Généralement, les discussions se sont concentrées sur l’Islam et la déplorable appropriation qui en est faite par al Qaida (1). D’un côté les spécialistes, intellectuels et historiens décrivent des rebelles ayant méthodiquement planifié un sabotage de l’héritage historique et du patrimoine, de l’autre ces rebelles sont décrits comme des fanatiques religieux, des hooligans (2) incultes qui ont mal interprété l’Islam et qui n’ont aucunement conscience de l’importance des tombes et des manuscrits du nord-Mali.
Même lorsqu’ils entrent en contradiction, aucun de ces débats ou de ces analyses ne sont infondés ; mais la colère, qui est à l’origine de ces destructions, n’est, elle, presque jamais évoquée. Le philosophe Georges Bataille abordait la question de la violence et de la peur qui se dégagent souvent des monuments, et qui prennent forme autour et au-dessus de nous. Il écrivait : « les grands monuments s’élèvent comme des digues, opposant la logique de la majesté et de l’autorité à tous les éléments troubles : c’est sous la forme des cathédrales et des palais que l’Église ou l’État s’adressent et imposent silence aux multitudes » (3). Pour Bataille, la prise de la Bastille exprime l’animosité que nourrissait un peuple à l’égard de monuments qui étaient devenus l’incarnation de ses maîtres.
La profanation des monuments occupe également une place symbolique dans l’histoire du monde postcolonial. Le penseur, anticolonialiste et psychiatre Frantz Fanon a écrit sur la question de la compartimentation fondamentale de l’univers colonial : d’un côté, ce monde est constitué de bidonvilles exigus, l’autre face étant représentée par le monde propre, sain et lumineux du colonisateur. Fanon affirme que les rêves des populations colonisées se sont alors focalisés sur cette représentation de l’espace. Les populations souhaitent « s’engouffrer dans les villes interdites » (4) et il n’y a rien qu’elles souhaitent d’avantage que « détruire le monde colonial […], l’enfouir au plus profond du sol ou l’expulser, du territoire » (5).
Depuis la fin de l’ère coloniale, le cycle de la violence s’est perpétué sur de nombreux fronts, en incluant, par-dessus tout, le fondement des espaces concernés. Un même type de colère s’exprimera ainsi envers certains groupes de privilégiés : leaders, intellectuels s’étant inévitablement appropriés villas, bureaux, monuments, institutions publiques, immeubles administratifs, clubs, bars et gymnases, originellement destinés aux colonisateurs. Très tôt, les dysfonctionnements des États postcoloniaux ont provoqué colère et mécontentement chez des groupes, ayant soif de destruction.
En 1966 au Ghana, Kwame Nkrumah était ainsi renversé par un groupe armé. Les manifestants ont alors parcouru les rues d’Accra en arborant des pancartes contre l’ancien président. Leur marche s’est finalement achevée là où avait été érigée une statue monumentale de Nkrumah, qu’ils ont alors abattue et décapitée. On pourrait également prendre l’exemple du Liban, où la Place des Martyrs et le Musée National (deux sites nationaux très importants), furent complètement détruits durant la guerre civile qui devait durer 15 années. Les ouvrages architecturaux symbolisent une réalité politique directe, évidente, et immédiate, et ces structures sont, instinctivement, les premières à être visées dans des situations où un mécontentement longtemps contenu génère une rage collective.
Au Mali, la destruction des tombes et des monuments culturels semble être animée par la combinaison de différents facteurs. Après l’Indépendance d’avec la France en 1960, le Mali a été plongé dans 23 années de dictature militaire, ainsi que plusieurs sécheresses et rebellions. Le pays a accédé à la démocratie en 1992. À partir de cette période, une certaine croissance s’est fait sentir, en même temps qu’un important déficit économique, qui a rendu impossible un développement conséquent. La population malienne a grandi à l’ombre de la pauvreté et de la corruption. Aucune solution viable n’a réellement été envisagée vis-à-vis des revendications d’une nation et d’une autonomie culturelle touarègues. Le problème est demeuré à l’arrière-plan des différentes politiques maliennes, depuis les années 1990. Cette situation de tension a connu un tournant avec l’arrivée d’un important afflux d’armes en provenance de la frontière libyenne, à la fin du conflit libyen. La discorde a alors précipité une rébellion généralisée et l’occupation de l’ensemble du nord-Mali.
La démolition des monuments de Tombouctou ne reflète sans doute pas la colère d’un groupe en particulier, mais elle semble bien symboliser une intense frustration dont l’expression a été dirigée vers des structures religieuses, culturelles et sociales. La tentative volontaire de « mémoricide » qui est actuellement perpétrée au Mali, est aussi une tentative de réécriture de l’histoire. Le romancier Teju Cole s’est exprimé au sujet de cette inquiétude historique, qui se traduit par des actes de profanation (6)… mais nous sommes ici face à bien plus qu’une simple inquiétude. Il s’agit, en effet, d’un appel à la reconnaissance. Il s’agit du désir d’être reconnu au sein d’un cadre institutionnel global. Hélas, ce désir est manipulé par les obscures motivations idéologiques d’al Qaeda. Il est facile de se focaliser sur Al Qaeda, comme seul responsable des maux affectant le Mali, mais les analyses resteraient alors superficielles, en omettant de reconnaître une histoire à cette colère et à ces tensions qui ont favorisé des conditions qu’al Qaeda sait si bien utiliser, que ce soit au Mali, au Yémen, en Somalie ou dans d’autres pays qui connaissent de grands bouleversements. La compréhension des différents niveaux contextuels doit être un premier pas vers un dénouement progressif de la situation.

Nous publions cette traduction de l’article de Bhakti Shringarpure [Rage Against the Monuments], en partenariat avec le magazine Warscapes

1. William G Moseley, « Assaulting tolerance in Mali », article publié sur le site Web d’Aljazeera le 16 juillet 2012 [ici]
2. Paula Froelich, « Mali: Islamists Destroy Historic City of Timbuktu », article publié dans The Daily Beast du 15 juillet 2012 [ici]
3. Georges Bataille, « Architecture », article publié dans Documents, n° 2, mai 1929, p. 117.
4. Frantz Fanon Les Damnés de la terre, Paris, Maspero, 1962, p. 33.
5. Les Damnés de la terre. Ibid, p. 33.
6. Teju Cole, « Break It Down », article publié dans The New Inquiry du 3 juillet 2012 [ici]
///Article N° : 10915

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Les images de l'article
Jean-Pierre Houël - La Bastille dans les premiers jours de sa démolition © DR
Ground Zero en 2005 © Wokimedia Commons
Le grand Bouddha de Bamiyan en 2001 © Wikimedia Commons
Kwame Nkruma Memorial Park © Sorbus sapiens, 2011




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