Sagesse des lianes, tresser les refuges

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Depuis des années, le philosophe Dénètem Touam Bona creuse dans son œuvre des sillons indociles par lesquels prendre la fuite. Pas une fuite de lâche, mais des voies de marronnage, des chemins de traverse qui permettent d’échapper tout autant que de penser : la frontière, la colonialité, l’enfermement identitaire. Son dernier essai, Sagesse des lianes, nous propose de tordre les ordres dominants et de plonger dans les héritages des ancêtres pour continuer à danser par-delà les structures d’oppression.

L’exposition du même nom, Sagesse des lianes, qui s’est déroulée septembre 2021 à janvier 2022 au centre international d’art et de paysage de l’île de Vassivière, proposait « une variation autour du « lyannaj» (du créole « lyan») : des pratiques d’alliance et d’improvisation réactivant les mémoires et puissances de réexistence des mondes afro-diasporiques . Ici aussi c’est la figure de la liane qui porte le texte. Car cet essai n’est pas une historiographie ou un livre de botanique, il s’agit d’un texte traversé par la puissance évocatrice de cette plante sans tronc, qui se dresse seule vers le ciel, a barré la route aux premiers colons et à leurs plantations, puis a joué le rôle de barrière protectrice pour les marrons qui dans les jungles recréaient des univers dérobés au contrôle colonial.

« Il ne s’agit pas d’écrire sur les lianes mais avec elles, traversé par elles, mû par leurs zigzags imprévisibles » (1), annonce en préambule Dénètem Touam Bona, assumant dès lors un geste d’écriture qui déploie une façon de se mouvoir en pensée tout autant qu’en gestes. Le philosophe comme les lecteur.ices sont pris dans l’univers de la liane qui tresse évènements historiques, perspectives humaines et non humaines, territoires. Cet entremêlement dessine une cosmopoétique, autrement dit une façon poétique d’être dans le(s) monde(s), et pas n’importe lesquels : la liane c’est cet être vivant qui nous emmène d’espaces en espaces minoritaires et résistants, résistants parce que minoritaires.

Ce livre construit en courts chapitres parcourt différents éléments tissés à partir de cette figure junglesque. Ainsi on pourra « arracher la liane des mains de Tarzan » / « tendre la corde d’un arc de combat », ou encore s’inspirer de « la part maudite des plantes », et assister au récit de toutes ces potentialités qui échappent aux structures mortifères du capitalisme colonial. Danses, chants, musiques, nourrissent la réflexion et se donnent à lire comme autant de « formes de vie et de résistance qui subvertissent l’ordre dominant par les variations créatrices qu’elles lui imposent. »(53). Dénètem Touam Bona nous amène à reconsidérer la façon dont les imaginaires, les corps et les mémoires se travaillent les uns les autres, reconfigurant la notion même de passé et d’avenir, à l’image des quilombos brésiliens, aujourd’hui zones refuges dans un pays fasciste qui réactivent la mémoire de leurs créateurs et permettent d’inventer un devenir désirable.

Apprendre à devenir lianes

Prolongeant ses travaux sur le marronnage comme mode de résistance et de création, le philosophe revient ici sur ce que produit l’alliance avec les puissances végétales. S’il tisse sa réflexion à partir des mondes afro-diasporiques, la force de ce texte est qu’il nous amène à faire lien avec d’autres modes de résistances mouvantes « sorcières et hérétiques, (…) nègres marrons et cangaceiros, (…) zapatistes et zadistes, (…) toutes les communautés dissidentes qui se défient de l’emprise de l’État et du capital. » (52). Car les lianes permettent d’encercler les dominants, mais aussi de faire cercle ensemble, de suivre un principe de solidarité, dans une logique de liens. En suivant leur ligne de fuite, on explore dans ces pages une réflexion politique sur les formes de vie enchâssées « sans priorité ni hiérarchie » (59). De la même façon que les communautés rurales post-indépendances en Haïti se structuraient afin de laisser de côté les mécaniques de pouvoir : les ouvriers se relayant aux champs (habités par leurs esprits, les loas), puis prolongeant avec la nuit le vaudou ses danses, ses rythmiques et ses rituels un être au monde fondamentalement opposé « aux valeurs du système capitaliste (propriété privée, quête du profit, etc.) » (122).

Suivant le mouvement souple de la pensée, à l’image de la liane qui pénètre dans une jungle opaque ce texte saute donc d’une logique de la soustraction (se cacher des dominants), à la subversion (tordre l’ordre et réactiver d’autres possibles) pour finir par questionner le devenir de ces résistances dans ce qui rejoue la réalité coloniale contemporaine : la frontière, l’identitaire, le tout-contrôle. Brillamment, dans une langue ciselée et fourmillante d’images, le philosophe joueur nous entraîne dans sa fugue à travers des plurivers qui résistèrent et résistent encore. Il nous invite à nous en saisir pour jouer toujours avec les ombres, cheminant dans les traces laissées par celles et ceux qui surent fuir avant nous, et pourquoi pas à notre tour essayer d’apprendre à devenir lianes.

Alice Lefilleul

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