Le Terroriste noir

De Tierno Monénembo

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Qui se cache derrière le titre énigmatique du dixième roman de Tierno Monénembo ? Un tirailleur guinéen devenu chef de maquis pendant la Seconde Guerre Mondiale. Fusillé par les Allemands en 1943. Son nom ? Addi Bâ. L’auteur – prix Renaudot 2008 (1) – redonne souffle avec brio à ce personnage réel au destin exceptionnel. L’occasion pour Monénembo de rappeler l’histoire héroïque des tirailleurs africains. Et d’évoquer les rudes entrailles de la Résistance. L’ouvrage était en lice pour le Goncourt 2012.

On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat inconnu,
Vous, mes frères obscurs, personne ne vous nomme.

C’est par cette citation de Léopold Sédar Senghor que débute le roman. Dès les premières pages, le lecteur est projeté de manière abrupte dans la vie de celui qui se trouvera être le héros du livre – qui n’a alors ni nom, ni visage, ni voix. Et pour cause. Il est une masse sombre et inquiétante affalée dans un fourré d’alisiers là où la terre semblait moins boueuse. Partis récolter des champignons, un père et son fils le découvrent gisant à demi-mort, à l’orée d’un bois. On apprendra que le héros – survivant de la bataille de la Meuse – s’était évadé d’une garnison de Neufchâteau, puis avait erré des semaines dans les forêts vosgiennes, sous la menace des combats et des loups. Et avait échoué là par hasard. En habits de tirailleur, tachés de sueur et de boue […] blessé et affamé, plus proche de la bête traquée que de la créature humaine.
Après avoir entendu le cri strident de son fils, et accusé lui-même le choc de la terrible découverte, le père décrète : Mais voyons, Étienne, ce n’est là qu’un pauvre nègre. Du sort de ce « pauvre nègre », le fils se soucie dès le départ. Il rumine sa réplique aux paroles viles du père. De retour chez eux, à table, en présence de ses deux parents qui se vouvoient, il ose poser une insoutenable question : Alors, ce nègre, nous allons le laisser dans la forêt, père ? Et voilà qu’un nègre sorti du néant venait ébranler ce ménage sans histoire solidement ancré dans les vieux principes des Vosges : la famille, le travail, la potaye et l’ennui. Étienne venait de rencontrer l’homme le plus inoubliable de son existence.
Si vous n’aviez jamais entendu parler d’Addi Bâ (2), que « les Boches » appelèrent « le terroriste noir » (3), rien d’étonnant à cela. Ce héros de la Résistance française a reçu une reconnaissance bien tardive et limitée. Il aura fallu attendre rien moins que soixante ans après qu’il fut torturé par les Allemands et fusillé à Épinal. Addi Bâ a été gratifié à titre posthume d’une médaille de la Résistance en 2003. Une rue porte désormais son nom dans un village des Vosges où une plaque en son honneur a été installée – Tollaincourt, rebaptisé Romaincourt dans le livre, liberté du romancier oblige. Addi Bâ faisait partie du 12e régiment des dits tirailleurs sénégalais (4). À l’origine du premier maquis des Vosges, monté en 1943 en collaboration avec Londres, il a dirigé avec témérité un réseau de résistants.
Pour conter l’histoire vraie de ce héros, Monénembo donne la parole à un personnage imaginaire du nom de Germaine Tergoresse. Qui adolescente eut l’occasion de le côtoyer de près car c’est chez ses parents qu’il venait manger, écouter la radio et faire laver son linge. S’adressant au neveu guinéen d’Addi Bâ – venu en France à l’occasion de la célébration d’hommage posthume consacrée à son oncle – cette narratrice octogénaire exhume ses souvenirs avec passion. La construction du récit est habile. Entremêlant deux registres narratifs, l’auteur ponctue de monologues intérieurs ce témoignage à l’attention du neveu.
Le premier chapitre commence en pleine conversation avec le neveu : Vous ai-je dit qu’avant son arrivée à Romaincourt, personne n’avait jamais vu de nègre à part le colonel […] ?. On apprendra par la suite que le colonel en question est un ancien d’Indochine qui avait décidé de consacrer sa vie de retraité pour réparer ce qu’il appelait « l’ignoble tort fait aux tirailleurs ». Au fil des pages, la narratrice raconte au neveu ce qu’elle sait sur cet oncle, arrivé en France avec son père adoptif à l’âge de treize ans. Elle tente de reconstituer l’histoire d’Addi Bâ s’appuyant sur ce qu’elle a vu, entendu, deviné… Peu à peu les morceaux d’un puzzle s’imbriquent. Devant nos yeux prend forme un récit de vie flamboyant. La vie d’un tel homme ne se résume pas […] trop vaste, trop sinueuse, trop incompréhensible, un vrai fleuve ! dira Germaine Tergoresse. Qui ailleurs confie : Pour nous, il sera d’abord l’ami ou le père que tout le monde ou presque aurait voulu avoir. De cet homme énigmatique on saura qu’il « ne parlait jamais de lui, avait une voix à la sérénité imposante, était vigoureux, calme, sûr de lui, élégant, doué d’une ironie mordante, avait la vitalité et le charme des vedettes de cinéma, ne pouvait refréner son besoin de séduire, aimait obstinément écouter la radio, se connectant aux ondes émises depuis Londres, siège de la résistance extérieure avec qui il rêvait de travailler – ce qu’il fit…
L’ouvrage se distingue par une plume élégante et chatoyante, un haut sens narratif visuel et sonore. Et par sa puissance ironique, qui transparaît notamment dans la peinture caustique du village où se déroule une grande partie du récit. Romaincourt, un pays de cent habitants où tout le monde est cousin même si on ne se parle plus depuis le siècle dernier. Un huis clos de mariages ratés et de conflits fonciers. Un réduit de jalousie, de méfiance et de suspicions. Monénembo fait résonner avec force le parler local vosgien, ses accents, sa musicalité, le vieux patois râpeux. Dans ce trou perdu des Vosges, Addi Bâ fit sans conteste l’expérience du racisme. Écoutons cet échange entre un habitant et le maire :
– Il y a un nègre dans la rue Jondain.
– Et qu’est-ce qu’il fait là, ce nègre ?
– Rien, il est juste en train de mourir.

Il parvint néanmoins à y trouver une place, nouant des liens d’amitié forts avec certains des habitants. Ébranlant finalement l’ordre statique de ce bled perdu où rien ni personne n’arrivait, même pas les bombes, même pas les chiens des Boches, même pas la rumeur du monde.
Tout en contant l’histoire d’Addi Bâ, Monénembo donne à voir la complexité des comportements humains durant la Seconde Guerre Mondiale. Les affres de la Résistance. Ces héros invisibles – tel Addi Bâ – qui, au risque de leur vie, protégèrent de la traque nazie un juif, un communiste, un déserteur allemand. Le rôle de la mosquée de Paris, qui abrita des juifs, mosquée à laquelle le héros apporta son soutien – il se rendait parfois dans la capitale. On entrevoit la vie des petites gens de la France profonde, leur souffrance, l’héroïsme ordinaire de certains.
Et puis – et surtout – Monénembo évoque le traitement inique réservé aux tirailleurs. À travers entre autres la voix du colonel Melun, ancien d’Indochine à la retraite qui s’attela avec détermination à défendre la reconnaissance posthume du combat d’Addi Bâ (5). Fustigeant le traitement des tirailleurs comme chair à canon. Et l’ingratitude de la France envers ces soldats – à chaque fois renvoyés dans leur brousse avec un coup de pied au cul, les poumons en sang et les jambes en moins ; abrutis, sous gradés, absents des citations et des monuments aux morts […] avec […] un pécule inférieur de dix fois à celui de leurs collègues blancs.
Monénembo participe ici d’un salutaire travail de mémoire, ébranlant un pan d’histoire amnésique, celle du passé colonial de la France – que l’auteur invite à affronter sans œillères.

1. Prix Renaudot 2008 : Tierno Monénembo, Le roi de Kahel, Paris, Seuil, 2008.
2. Mamadou Hady Bah est la véritable orthographe du nom du héros, orthographe déformée par l’administration française, qui choisit « Addi Bâ ».
3. Le Terroriste noir : Der schwarze Terrorist.
4. Rappelons que les dits tirailleurs sénégalais venaient parfois d’Algérie, de Guinée, de Madagascar, du Tchad…
5. Ce personnage est inspiré d’un colonel à la retraite du nom de Maurice Rives, qui a œuvré avec obstination pour la reconnaissance d’Addi Bâ.
New York – 02/2013///Article N° : 11353

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4 commentaires

  1. BLONDE IRA SILVERE le

    Si j’étais un écrivain, j’allais craindre 2 auteurs ici en Afrique de l’ouest ( Thierno et Bernard Dadié) .Ils sont incroyablement fort.

    Blondé Ira Silvère ,étudiant en Lettres Modernes à l’université felix houphouet boigny de cocody (Abidjan,Côte d,ivoire)

    • Salut BLONDE , je suis Vangah Harold, également en Lettres Modernes à l’Université Félix Houphouet Boigny de Cocody. J’aimerais bien discuté avec toi sur certains sujets nous concernant. Merci

  2. Ce laïus sur Le Terroriste Noir de Monenembo est assez précis, je l’ai beaucoup aimé et il m’a permis de mieux comprendre l’oeuvre et de pouvoir travailler sur mon exposé. Je suis heureux de cette publication et merci pour cet éclaircissement.

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