« L’immobilisme des ressources et de la pensée ne peut qu’aboutir à une révolte de l’esprit et de l’âme »

Entretien de Jessica Oublié avec Papy Maurice Mbwiti

Bangui, novembre 2008
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Quatre orphelins sont livrés à eux-mêmes dans une immense demeure au cœur d’une ville. Seule la sœur cadette veille et se vend pour que ses frères puissent manger et regarder la télévision. La solitude et l’errance sont les lots tragiques de ces âmes sœurs perdues entre la télé et le frigo, entre le frigo et le réchaud, entre le réchaud et la télé… Histoire d’une maison qui vole en éclat et qui pourrait être celle d’une Nation, quelque part en Afrique Centrale.
Rencontre avec Papy Maurice Mbwiti, comédien des studios Kabako en tournée sous régionale à Bangui avec le spectacle Fratrie errante.

Marie-louise Bibish Mumbu a écrit Fratrie errante, huis clos tragique entre trois frères et une sœur, histoire d’une famille qui pourrait bien être celle d’un pays, votre pays la République Démocratique du Congo. Quelle première lecture avez-vous faite du texte ?
Ce monologue m’est apparu comme le journal intime d’une jeune fille qui révèle ses déboires et la relation qu’elle entretient avec ses frères qui ne travaillent pas. Image d’une réalité kinoise, où ceux que l’on surnomme les « gaillards zéro » n’ont que faire de ce que vivent les femmes pour faire vivre les hommes. Au-delà de cette image familiale en ruine, il y a une dimension plus globale qui peut s’étendre à l’échelle d’un pays ou d’un continent. À travers ce texte, Bibish Mumbu atteste une fois encore qu’elle est une des plus belles plumes de la République Démocratique du Congo.
Comment se sont déroulées les phases de créations à Kisangani avec Faustin Linyekula ?
Faustin m’a contacté très tôt pour me proposer le rôle de Daniel. Puis, il a lancé un grand casting en septembre 2006 pour rechercher des comédiens et des comédiennes à Kisangani. Il a retenu Éric Yakuza Nkole (Hugo) Innocent Bolunda (Teddy) et Patient Mafutala Useni (Victor). Faustin a ensuite organisé un atelier de recherche avec les quatre comédiens autour de la lecture du texte. À Kinshasa, nous avons réalisé un casting où s’étaient présentées sept filles. Deux comédiennes se sont dégagées du lot, Véronique Kwadeba et Pasco Losanganya. En mars 2007, à Kisangani, nous devions départager les deux comédiennes et finalement, Faustin a rapidement compris que ce qu’elles offraient à deux était beaucoup plus percutant que seule. Nous avons alors entrepris toute une démarche de création personnelle autour de la structure du texte et de la proposition scénique de Faustin. Pendant un mois, nous avons retranscrit nos réalités respectives du Congo, nos histoires personnelles, nos souffrances. Puis, nous avons séjourné une semaine à Paris au théâtre du Vieux Colombiers pour organiser la première mise en espace du spectacle dans le cadre des Ecritures fraîches d’Afrique organisées par Culturesfrance. Le spectacle a alors été invité en octobre 2007 aux Francophonies en Limousin. Puis en février 2008, le spectacle a été présenté à Kisangani. Et, l’équipe s’est retrouvée à Kinshasa pour démarrer la tournée en Afrique centrale en octobre 2008…
Vos histoires personnelles sont étroitement mêlées au texte de Marie-Louise Bibish Mumbu. Comment un comédien casse la fiction pour traduire sa propre vie sur scène ?
Il faut avouer que ce n’est pas facile… Sur scène, on ne joue pas, donc on ne crée pas directement une fiction dramatique. Chacun des comédiens de la pièce parle de sa vie. Mais à un moment, nous avons tous été obligés de trouver la transcendance qu’il fallait, la distance objective nécessaire pour faire naître de nous un élément qui aurait attrait au texte et au personnage ou qui pourrait être en conflit avec eux. En septembre 2006, Marie-Louise nous a rejoint à Kisangani pour essayer d’écrire les dialogues de la pièce, mais finalement nous n’y sommes pas arrivés car s’agissant d’un monologue, le texte lui-même ne se voulait pas dialogue…
Durant cette période de recherche, Marie-Louise a récolté les différentes trouvailles des comédiens pour en faire des choses plus ou moins comestibles sur scène. Notre démarche a été d’accompagner le texte. C’est pourquoi, chaque interprète a accepté de développer les liens qui existent entre son personnage et sa vie personnelle. Il s’agissait d’une démarche de vérité avec le texte, avec soi-même. Cette proposition esthétique et aussi artistique a été une vraie expérience humaine.
La pièce crée d’ailleurs sa propre entropie. Il y a des perturbations de discours, des moments d’errance et de rêve, jusqu’à la crise de folie. Est-ce une manière pour les personnages de reconstruire sur la ruine pour sortir de l’oubli ?
Je crois que c’est tout cela en même temps dans la mesure où dans cette demeure devenue bicoque, dans cet immobilisme des ressources et de la pensée, la hiérarchie des évènements ne pouvait qu’aboutir à une révolte de l’esprit, à une révolte d’âme. Avec l’écriture imagée de Bibish et la construction quasi mécanique de l’écriture scénique de Faustin, cette image de la ruine présente autour des comédiens traduit la volonté de reconstruire en toutes circonstances et de rêver de nouveau.
Les personnages semblent être habités par le vide alors qu’a contrario règne un certain faste sur la scène…
C’est la dimension du paraître qui compte ! Toujours être entouré par le faste pour ne pas être désigné de « has been », comme dit le texte. Finalement, c’est être toujours là alors que l’on n’a plus rien, c’est continuer de faire le fort et le riche alors que cette famille devient un géant au pied d’argile. Tout cela est symbolique et souligne cette envie de résister contre soi-même, contre l’oubli, contre le vide, contre le regard des autres. Ce buffet fastueux est jeté par terre à un moment du spectacle car les personnages se rendent comptent qu’il n’y a plus rien. Mais, il faut que les apparences tiennent pour que l’idée de suffisance perdure, donc tout le monde redresse la table…
En filigrane du chaos qui déchire la famille, une vidéo esquisse une large fresque des différents dirigeants qui se sont succédés à la tête du pouvoir en RDC. Ce serait plutôt une fable ou un pamphlet ?
Les deux… Fratrie errante reste quand même une fable parce que c’est une fiction, une œuvre de l’esprit, une peinture artistique. Et puis, c’est aussi un pamphlet pour les dimensions historique et politique auxquelles la pièce renvoie. Ce sont tous les pères de la Nation qui défilent sous les yeux des personnages : Léopold II qui est le père de l’État indépendant du Congo, Patrice Lumumba 1er ministre du Congo et père de l’Indépendance, le Maréchal Mobutu fondateur du Zaïre, Laurent Kabila Désiré qui est le père de la nouvelle RDC avec la révolution de 1997, Moïse Tshombe père de la République du Katanga. C’est l’image des pères de la Nation qui ont crée la mère patrie, le Congo. Cela signifie que l’histoire politique du pays est intrinsèquement mêlée à l’histoire de cette maison qui est la nôtre et qui est secouée de l’intérieur comme de l’extérieur alors qu’il y a cette volonté de résister et de rester, pour les autres, cette grande demeure sur la colline résidentielle de la ville.
Un cadre en bois circule au sein des comédiens tout comme pour créer des instantanés. N’est-on pas loin de l’univers traditionnellement chorégraphié et dynamique de Faustin ?
Je ne crois pas. Faustin développe toujours des liens entre l’image et le corps. Il accorde une vraie importance à la présence du corps sur scène, ainsi qu’à la parole et au silence. Lorsque le cadre circule, un comédien dit « coupez, gros plan ». La pièce est donc montée comme un projet de film et le cadre est une caméra qui met le corps en exergue. Ce sont des moments de présentation où le texte n’existe que par une image, comme pour faire parler un tableau vivant. En plus, l’écriture de Bibish se présentait comme un journal intime et ses propres aveux, il fallait donc porter une attention particulière à ces arrêts sur image, à ces « états d’âme » avec une seule et unique question en tête : « qu’est-ce qui se passe ? »
« Qu’est-ce qui se passe ? » est ce refrain qui rythme la pièce. Finalement, que s’est-il passé ?
Nous qui posons la question, nous continuons de vivre et sommes dans le présent. Nous nous posons cette question car les choses continuent de se passer ici, dans le public, sur scène, dans notre pays, à Bangui. Tout le monde cherche à savoir ce qui se passe pour se donner le bon rôle. L’important, pour faire évoluer le débat, c’est que chacun continue de s’interroger sur sa propre situation…
Vous allez jouer Fratrie errante pour la première fois le 18 novembre à Kinshasa. Ce sera comme un carnet de retour au pays natal…
l’entretien a été réalisé le 15 novembre, trois jours avant la représentation de Kinshasa

(Rire…) On peut voir les choses sous l’angle de la plume de Césaire… Pendant un mois de tournée, le spectacle a été très bien accueilli. Nous avons joui d’une écoute particulière à Libreville où un échange poignant a eu lieu avec le public. À Malabo, nous avons joué devant un public d’enfants, autant dire que ce fut une expérience à la fois unique et dérangeante qui nous a poussés à renouveler notre proposition. À Douala, on a senti que le public avait besoin de rire et qu’il était venu pour cela donc a insisté sur des tournures de phrases, des mots, des regards. À Bangui, nous avons reçu l’accueil chaleureux de Congolais qui s’étaient mobilisés massivement sous l’égide de M. Jean-Pierre Nsiala, premier conseiller de l’Ambassade du Congo. Et puis, ajoutons qu’aucun spectacle n’a été annulé. Il n’y a eu aucun problème d’avion comme ce peut être le cas en tournée. Un parcours sans faute jusque-là… Disons que la pièce comporte certaines références qui auront plus directement écho à Kinshasa. Nous savons que nous sommes très attendus et donc on espère maintenant que le public sera réceptif. Mais pour l’ensemble des comédiens, je pense que Kinshasa sera effectivement le lieu où l’émotion sera la plus vive.

///Article N° : 8243

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© Jessica Oublié
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