Debout-payé

De Gauz

Premier roman de Armand Gbaka-Bréké, alias Gauz, Debout-Payé plonge dans le quotidien des vigiles postés dans tous les temples de la consommation parisienne. Un livre au ton décalé, plein d’humour, entre journal de bord, reportage journalistique et écriture de one-man show.

« Les stéréotypes ! Cette imagerie fabriquée par la société qui impose à l’esprit paresseux et consentant, qu’être noir et porter un costume cravate implique forcément un seul et unique boulot : gardiennage ». Sur la plateforme Mondoblog, et son interface Fenêtre sur le monde, ainsi se révoltait Solo Niare en relatant une expérience dans un musée où une femme blanche l’avait prise pour un vigile.
Cette anecdote fait écho de manière fulgurante au roman de Gauz, Debout-payé, en référence à une expression d’Afrique de l’ouest pour les métiers où il faut être « debout toute la journée », pour être « payé à la fin du mois ». Une définition qui colle à la fonction de vigile dans les commerces et autres espaces publics. Et force est de constater que beaucoup, si ce n’est la majorité, de ces postes sont occupés par des hommes noirs. Le roman de Gauz nous plonge dans cette réalité dès les premières pages avec une scène de recrutement, où se serrent des hommes noirs embauchés par un personnel pour la plupart blanc. Vaste relan d’un racisme qui ne dit pas son nom, et de clichés qui perdureraient. Et l’auteur de noter : « Théorie du PSG : A Paris dans tous les magasins ou presque, tous les vigiles ou presque sont des hommes noirs. Cela met en lumière une liaison quasi mathématique entre 3 paramètres : pigmentation de la peau, situation sociale, et Géographie (PSG) »
Alors, sous forme de carnets de notes, de brèves au ton décalé, le personnage principal, Ossiri, un immigré ivoirien vigile dans un magasin de prêt à porter féminin de Bastille (Paris) décrit ses contemporains dans un style incisif. Tout y passe dans son regard et ses commentaires ; des « habituées » – « Revenir chaque mois, chaque jour, voire plusieurs fois par jour (…) Elles ne restent jamais longtemps », « Chinois. Avec la quantité énorme d’habits fabriqués au pays de Mao, on peut dire qu’un Chinois dans un magasin de fringues, c’est un retour à l’envoyeur » ou encore « MIB and WIB. Dans le magasin, les vigiles sont les MIB, Men in Black, et les femmes voilées sont les WIB, Women in Black. Ils pourraient former des couples très assortis. « Vigiles et voilées de tous les pays, unissez-vous! ».
A travers ces notes courtes et fulgurantes se dessinent une critique acerbe de la société de consommation mondialisée. « Si elle se répétait aujourd’hui, la prise de la Bastille libérerait des milliers de prisonniers de la consommation », écrit-il encore. On ne se lasse pas de ces boutades qui tournent au ridicule des espaces bien connus, fréquentés par tous et chacun.
Mais au-delà de cette peinture rythmée de la société, que l’on imagine facilement sur scène en one-man show, l’intérêt du livre de Gauz réside dans la documentation qu’il offre d’une histoire de l’immigration africaine en France. Parce qu’avant Ossiri, Ferdinand était aussi vigile dans ces années 1960-1980 que le narrateur appelle « les années de bronze ». Ivoirien, il était venu en France pour « se chercher » comme lui avait conseillé son père, prenant exemple sur d’autres figures du village. C’est un paysage de l’immigration de l’époque qui se dresse alors avec la vie dans les maisons d’étudiants par pays – La Maison des étudiants de Côte d’Ivoire, celle des Etudiant du Congo ou de l’Afrique de l’Ouest-. Le panorama politique s’expose aussi avec les premiers temps de « la crise », celle du choc pétrolier, la guerre froide, les années Giscard, la fermeture des frontières, les débuts de la fin du regroupement familial. L' »âge d’or » est celui dans lequel a commencé Ossiri, les années 1990-2000. Venu en France pour changer d’air, quitter un quotidien de fonctionnaire bien huilé, il y trouve des aïeux quelque peu déracinés et frappés par la crise. Quant aux années de plomb ce sont celles qui suivent 2001, ouvrant une période de paranoïa sécuritaire. C’est dans ce contexte que débarque Kassoum, clandestin ivoirien en France, posté aussi en vigile dans la capitale française. Trois personnages, trois époques, dont les récits s’entrecoupent des observations de l’intérieur des magasins, de Bastille aux Champs Elysées. Des destins dont la trajectoire dessinent une réalité violente : des frontières qui empêchent la circulation des hommes quand celle des marchandises s’accélèrent…
Un roman mêlant ainsi dérision et fresque historique. Une histoire de l’immigration africaine et de la société de consommation que donnent à voir ceux qu’on voit sans les regarder. Remettre de l’humanité dans un monde de superficialité, de matérialité que peuvent être ces espaces de consommation, c’est ce que fait ce premier roman, et ce n’est pas peu.

Retrouvez la chronique de ce livre diffusée sur Africa n°1 le 8 septembre dans l’émission d’Aissa Thiam, Ambiance Africa. Et en podcast ici : http://www.africultures.com/php/index.php?nav=livre&no=15034///Article N° : 12428

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© Le Nouvel Attila
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