Nimrod chez Aimé Césaire, « grand arpenteur de l’espérance »

Entretien de Christine Sitchet avec Nimrod

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En 2013 a été célébré avec enthousiasme le centenaire de la naissance du poète prodige au verbe fulgurant, dont André Breton disait que la parole était « belle comme l’oxygène naissant ». Aimé Césaire. Le romancier, poète et essayiste Nimrod lui voue un attachement viscéral. Il a rencontré « le grand Martiniquais » une première et unique fois en 2006 – à l’invitation de Daniel Maximin (1), que Césaire appelait son « frère volcan ». Entrevue saisissante, et à sa manière étourdissante, que Nimrod a mise en mots avec grâce dans un essai paru en mai dernier chez Obsidiane : Visite à Aimé Césaire(2) (suivi de Aimé Césaire, le poème d’une vie).

« Partir à la rencontre d’un poète de l’envergure d’Aimé Césaire […], lorsqu’on n’a fréquenté que son œuvre, constitue un choc sans retour. Je n’ai jamais songé à l’aborder. La raison est simple : le grand Martiniquais appartient au royaume mythique. […] Les mythes à l’image des fantasmes gagnent à rester inaccessibles. […] À présent que se précise notre entrevue, Aimé Césaire descend de l’Olympe où je l’avais placé pour embrasser les tracas de la vie. M’en voilà bouleversé. » (p. 13).

Ainsi commence le livre de Nimrod Visite à Aimé Césaire. Un peu plus loin dans le récit, se projetant dans cette rencontre imminente, l’auteur laisse transparaître l’anxiété qui sourd en lui à la perspective de l’entrevue : « J’ai accepté avec ferveur d’accompagner Daniel Maximin à Fort-de-France. Dans ma valise, j’ai mis tous les ouvrages du maître. Là-bas, je noterai ses mots, ses gestes. Je ne sais ce que ces livres entretiennent avec mon intention, mais de les savoir du voyage me rassure. » (p. 13) Une fois sur place, il délaisse par nécessité la posture du « jouisseur distant », à ses yeux « la plus confortable » (p. 13). La découverte du « corps mortel du poète » suscite chez lui une émotion paroxystique. Il confie : « Je n’imaginais pas qu’en rencontrant Césaire c’est toute son œuvre qui, au fil des minutes, m’envahirait. L’objet et le sujet de cette invasion étaient un sourire, une colère, un geste, en somme le corps précaire du poète, là, tour à tour en face, à côté, autour de moi. Bien entendu, ce n’était pas l’œuvre qui refluait à l’occasion, mais une phrase – ou plusieurs -, un fragment dépouillé de l’écrin précieux que constitue le livre. L’événement était frappé du sceau de l’imprévisible. Sans l’avoir prémédité, j’ai atterri au lieu qui les avait rendus possible. Leur auteur vibrait là, contingent et sublime. J’ai touché cet autre qui écrit dans le corps mortel du poète, cet autre insaisissable, et qui m’a ému comme aucune présence n’a su le faire auparavant. » (p. 15) Au cours du récit, Nimrod laisse affleurer ici et là son débordement émotionnel. Avouant – non sans une pointe d’autodérision – que cela peut le rendre inopérant, voire maladroit : « Nous pénétrons dans le bureau. […] mon incapacité à nouer la conversation avec Césaire est patente. Je m’évade dans la contemplation du mobilier. » (p. 30). Ailleurs, cette scène : « […] j’ai failli faire basculer le Récamier dans lequel je m’étais assis. J’avais penché le buste plus qu’il n’en fallait pour parler à Césaire. » (p. 31). Rencontrer Aimé Césaire en 2006, c’est découvrir un homme sur le point d’avoir quatre-vingt treize ans. Ce qui inspire à Nimrod ces réflexions émouvantes : « À voir les larmes dans ses yeux de vieillard, à voir battre son pouls à ses tempes, je me dis que la vieillesse est un miracle perpétuel. Passé un certain âge, vivre est une conquête de tous les instants. Plutôt une grâce. Ma vieille mère me donne les mêmes sensations » (p. 33). Cette rencontre avec Césaire – tardive, et en quelque sorte fortuite – se fait pour Nimrod occasion d’introspection et d’un voyage à l’intérieur de lui-même.

Votre ouvrage est habité par les ailes de l’écriture de Césaire, cité à de nombreuses reprises, et porté par le souffle de vos mots – qui décortiquent, sondent, célèbrent le poète. Dans la dédicace inscrite au stylo à plume sur l’exemplaire du livre qui m’a été adressé, vous dites « Cette Visite à Aimé Césaire, c’est comme une pensée délicate posée sur le poème… » À la lecture de votre livre, j’ai cru percevoir les trois sens du mot délicat : raffiné, ciselé avec minutie, et aussi fragile… Diriez-vous que cette dédicace reflète votre intention d’auteur et en définitive l’esprit qui anime cet essai ?
Je vous sais gré de reproduire ici la dédicace que je vous ai faite. Ce geste improvisé trouve là tout ensemble une histoire et un historique. J’ai toujours vu Césaire, Senghor et Damas comme de grands précieux de la littérature négro-africaine. Oui, ce sont des êtres raffinés, délicats et attentionnés. Je suis heureux que vous ayez inscrit mon essai dans cette configuration.

Vous dites : « Je suis venu à Fort-de-France pour comprendre et aimer. La critique s’opère dans la distance ; l’amour dans la fusion : il est innombrable dans sa résonance. » (p. 16) Pourriez-vous éclairer cette déclaration ?
Visiter quelqu’un nous met de plain-pied avec lui. Cela laisse très peu de place pour le recul. L’empathie prédomine. Nous voici plongés dans l’univers des menus détails. Curieusement, ces « détails », cette proximité nous aident à mieux le connaître.

En laissant à voir les coulisses émotionnelles de la rencontre avec Césaire – et parfois leurs manifestations physiques -, vous faites avec franchise l’aveu d’un ébranlement profond. Vous vous interrogez sur le passage de la fréquentation assidue d’une œuvre à la découverte de l’auteur de chair et d’os. Vous dites : « Manquait à ma fréquentation le corps glorieux des poètes(3) [Césaire et Senghor]. Je pleure en y songeant. » (p. 15) Ailleurs, vous racontez une maladresse, regrettez une inaptitude. Pour vous raconter, vous faites parfois usage de l’humour et d’une certaine théâtralité. Il me semble que vous avez éprouvé un certain plaisir d’écriture à mettre ainsi en scène votre vertige et ses incidences. Cependant, sur le moment vous n’avez peut-être pas ri de votre trouble… Quel rôle jouent pour vous l’humour et l’autodérision ?
L’humour et l’autodérision ne s’inventent pas après-coup : ils sont constitutifs d’un être. Ils sont mes armes, les armes des timides. Woody Allen nous a familiarisés à ce mécanisme. Je ris en moi pour tenir le choc et endiguer mon trouble, mais personne ne voit ce qui se passe en moi. Plus tard, grâce à l’écriture, je les restitue. Ne vous trompez pas de temporalité.

Lors de votre séjour, vous avez rencontré non seulement le « corps glorieux » d’un écrivain mais un paysage. Observer la baie foyalaise fut pour vous source d’un enchantement saisissant. Occasion d’une réflexion très intéressante sur les liens subtils entre écriture et paysage ; et l’incidence, sur vous lecteur, de la découverte, avec vos propres sens, de ce lieu d’écriture. Vous écrivez : « Tous les matins – même plusieurs fois par jour -, je regardais le paysage [baie de Fort de France]qui de seconde en seconde se transformait se fictionnait se mythifiait » (p. 49)… Citant un passage des Armes miraculeuses(4) vous vous réjouissez à l’idée d’avoir eu sous vos yeux le paysage qui l’a inspiré : « Le fragment cité plus haut, j’étais à mille lieues d’imaginer qu’il avait été écrit sur le motif. Je me dédouane d’en référer au surréalisme. Ou plutôt si : les mots sont quelquefois le compte rendu du réel. De le vérifier me comble de bonheur. » (p. 49) « À présent j’ai du poème de Césaire une connaissance charnelle. »(p. 52) Un paysage qui se « fictionne » et se « mythifie » devant vos yeux, une connaissance charnelle de l’œuvre : l’effet de cette expérience n’est pas des moindres… Vous parlez même d’ensorcellement(5). Pourriez-vous revenir un instant sur ce vécu et ce qu’il a représenté pour vous ? Diriez-vous que cet épisode contemplatif de la baie foyalaise relève de l’ordre épiphanique ?
Le poète ne témoigne jamais que du concret, même si à l’école, au collège, à l’université on ennuie les élèves et les étudiants avec l’étude des images et des métaphores. L’une et l’autre sont des transpositions du réel – comme le soutient Jorge Luis Borges. Quand vous dites « épiphanie », le lecteur peu cultivé se trouve largué. De même si je disais « phénomène » ou « révélation ». Or, nous voulons seulement nommer la présence. De la fenêtre de mon hôtel, en ce mois de juin 2006, je contemplais la baie de Fort-de-France et, tout à coup, ses métamorphoses sous le soleil zénithal m’ont rappelé ce poème des Armes miraculeuses. De même que le paysage était tout à sa propre invention, de même le poète, dans un processus mimétique, inventait le poème le plus prodigieux qui n’ait jamais été écrit en langue française. Je n’aurais pas saisi toutes ces implications en dehors de cette visite. Le poète crée toujours au contact du réel.

Durant l’entrevue, c’est avec une considération d’écrivain à écrivain que Césaire vous parle. Vous n’étiez pas confiné à la posture de l’observateur-questionneur. Vous étiez aussi le centre d’intérêt du maître, posture qui n’est pas insignifiante… Césaire vous a notamment questionné sur Senghor, à qui vous avez consacré deux livres. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans cette conversation au sujet de – et aussi avec – l’un des maîtres d’œuvre de la négritude ?
Césaire, généreux comme il était, me considérait comme la relève. Je n’étais pas venu pour entendre ça. J’étais venu pour le voir, l’entendre, le toucher. On ne parle pas après Césaire – en tout cas, le bafouilleur que je suis est d’avance disqualifié. M’importaient l’heure, l’instant, même si mon silence pouvait susciter la gêne. Heureusement, Daniel Maximin veillait, qui tantôt relançait la conversation, tantôt réalisait un film où je faisais la lecture à Césaire. Ainsi le temps filait sans aucune espèce de pesanteur.

Juste après que vous avez quitté Césaire et la Martinique, quel sentiment vous a habité ? Avez-vous de suite écrit afin de garder la trace la plus précise possible de cette rencontre ? Ou bien avez-vous ressenti la nécessité de laisser « infuser » vos émotions ?
La hantise de la mort imminente de Césaire n’a fait que croître en moi. Il avait quatre-vingt-treize ans : il m’était impossible de réagir autrement. J’avais beau lutter contre, je n’y arrivais. Césaire était à mes yeux l’oncle que l’on découvre sur le tard, et rien que d’y penser, les larmes me submergeaient.
Ces émotions – les anecdotes comprises -, je les notais au fur et à mesure. Parfois leur formulation m’était un supplice. Je devais insister pour y arriver. Quelquefois, je perdais jusqu’à la faculté de noter une sensation, tant elle était saturée, et tant les circonstances se chevauchaient. Heureusement, mon incapacité n’a jamais pu enrayer mes souvenirs. Avec le temps, ils ont acquis de la profondeur, laquelle a nourri Visite à Aimé Césaire.

Aujourd’hui, quels souvenirs de cette entrevue chérissez-vous le plus ?
Cette rencontre et encore cette rencontre ! Figurez-vous que c’est le dernier des trois fondateurs de la négritude qui s’en est allé ce 17 avril 2008. Je n’ai pas eu le bonheur de le fréquenter au jour le jour ; je l’ai seulement entraperçu…

L’essai se termine avec le mot « espérance ». Le dernier mot d’un livre n’est jamais anodin. Pourquoi ce choix ?
Si l’on me demandait quel est le terme qui qualifie le mieux l’œuvre césairienne, ce serait celui-là… L’œuvre du Martiniquais et l’espérance ont en commun de témoigner pour l’avenir. J’ai vu la mise en scène d’Une saison au Congo par Christian Schiaretti l’année dernière(6) – qui fait de cette tragédie un bijou dans l’interprétation de Marc Zinga dans le rôle de Patrice Lumumba. J’en ai pleuré de bonheur ! Ce jeune acteur est un stradivarius. Et Aimé Césaire le grand arpenteur de l’espérance.

(1) Daniel Maximin a publié en 2013 Aimé Césaire, frère volcan Seuil, 2013.
(2) Nimrod, Visite à Aimé Césaire, suivi de Aimé Césaire, le poème d’une vie, essai, Éd. Obsidiane, 2013
(3)Nimrod évoque ici deux maîtres à penser : Césaire et Senghor – à qui il a consacré deux ouvrages (Tombeau de Léopold Sédar Senghor suivi de Léopold Sédar Senghor chantre de l’Afrique heureuse 2003 et Léopold Sédar Senghor, cosigné avec Armand Guibert, Seghers, « Poètes d’aujourd’hui », 2006). S’il a rencontré une fois Césaire, il n’a jamais rencontré Senghor.
(4)Les armes miraculeuses, 1970.
(5) »L’ensorcellement que produit sur nous le paysage met à rude épreuve les nerfs » (p. 52)
(6) Au Théâtre National Populaire de Villeurbanne
Propos recueillis par Christine Sitchet
New York
01/2014///Article N° : 12008

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